Japon, un an après: les leçons d’une catastrophe

PostDateIcon 10 mars 2012 | PostAuthorIcon Auteur: Jo ^^
À bord d'un bus - et en tenue... (Photo: archives The New York Times) 

À bord d’un bus – et en tenue de circonstance -, des journalistes ont visité, en novembre dernier, pour la première fois depuis la double catastrophe de mars 2011, le terrain de la centrale nucléaire accidentée de Fukushima Dai-ichi.

Photo: archives The New York Times

Nicolas Bérubé
La Presse

(Los Angeles) Le 11 mars 2011, le Japon a été frappé par les pires tremblement de terre et tsunami de son histoire moderne. Bilan: 19 137 personnes sont mortes ou manquent encore à l’appel. Un an plus tard, où en est le pays? Notre correspondant, qui est allé au Japon en mars dernier couvrir les suites de la catastrophe, trace aujourd’hui un bilan en 10 points.

1- Des réparations douteuses

Les réacteurs de la centrale nucléaire Fukushima Daiichi sont aujourd’hui en phase de refroidissement, selon le gouvernement japonais. Cela dit, certains endroits de la centrale sont si radioactifs que les travailleurs ne peuvent y accéder, pas même pour quelques minutes.

Un reporter de l’Associated Press a pu visiter les installations, et a été «surpris» par la fragilité du système mis en place. «L’équipement qui supporte le système de refroidissement semble étonnamment précaire. Des boyaux de plastique craqués à cause du froid ont été réparés avec du ruban adhésif. Trois pompes sont encore placées à l’arrière d’un pick-up.»

La direction de la centrale ne nie pas que des problèmes persistent. «Je dois admettre que les installations sont plutôt fragiles, a dit Akashi Takahashi, directeur de la centrale depuis décembre. Même si la centrale est aujourd’hui en refroidissement, elle nous cause toujours des problèmes, et il faut les régler.»

2- Niveau de radiations mis en doute

Selon I’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (INRS), organisation établie à Paris, 408 petabecquerels d’iode radioactif (408 millions de milliards de becquerels) ont été émis durant l’accident nucléaire de Fukushima. L’accident nucléaire de Tchernobyl avait propagé 10 fois ce niveau de radiations.

Le plus gros problème est la contamination au césium 137, isotope qui met 30 ans à perdre la moitié de sa radioactivité. Selon le gouvernement japonais, on retrouve du césium 137 sur un territoire de 24 000 kilomètres carrés, dont 600 kilomètres carrés (deux fois la superficie de l’île de Montréal) dépassent les limites permises.

Or, des chercheurs internationaux doutent de ces données, et estiment que la contamination réelle est plus grave. En octobre, l’Institut norvégien de recherche sur l’air a publié un rapport affirmant que la contamination au césium 137 est 400% plus élevée que ne le laissent entendre les données officielles.

3- Évacuer Tokyo

Durant la crise nucléaire, l’an dernier, le gouvernement japonais répétait que Tokyo était sûr. Or, au moment même où les officiels rassuraient la population, ils débattaient, derrière des portes closes, d’un scénario catastrophe: l’abandon la centrale et l’évacuation de la ville la plus populeuse du monde.

Le 15 mars 2011, en pleine crise, les dirigeants de TEPCO, entreprise responsable de la centrale Fukushima Daiichi, ont annoncé au premier ministre japonais de l’époque, Naoto Kan, qu’ils «abandonnaient la centrale hors de contrôle et retiraient l’ensemble des 600 employés», selon un rapport de l’organisation non gouvernementale Rebuild Japan Initiative Foundation, rendu public la semaine dernière.

M. Kan s’est rendu le jour même au siège social de TEPCO et a forcé la direction à garder une équipe de 50 travailleurs à la centrale.

Le rapport note aussi que les autorités japonaises ne communiquaient pas toute l’information aux experts nucléaires américains, ce qui a provoqué des «frustrations» et du «scepticisme» chez les Américains.

4- Les réfugiés attendent toujours

Des dizaines de milliers de réfugiés du nucléaire sont toujours incapables de rentrer chez eux et attendent d’être dédommagés par TEPCO et le gouvernement. Selon les estimations, près de 2 millions de personnes ont fait une demande auprès de TEPCO, responsable de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. «Nous sommes comme des fourmis qui essaient de renverser un éléphant», a confié à l’AFP, sous le couvert de l’anonymat, un homme de 70 ans qui habite dans un centre d’évacuation près de la zone d’exclusion. La détresse et le désespoir ont aussi fait grimper le taux de suicide l’an dernier au Japon. En mai 2011, il avait augmenté de 20% par rapport au même mois l’année précédente. L’an dernier, 30 651 personnes ont mis fin à leurs jours l’an dernier.

5- 15 écoles déplacées, 38 ne bougent pas

Des les écoles primaires et secondaires détruites par le tsunami, 38 ont rouvert leurs portes dans la zone inondée, et à peine 15 seront reconstruites sur des terrains plus élevés, loin des côtes, selon une compilation du quotidien Mainichi Daily News. «Je suis d’avis que le nombre d’écoles ayant déménagé sur des terrains plus sûrs est insuffisant, a dit au journal Masaki Watanabe, professeur d’éducation à la sécurité et consultant auprès du gouvernement japonais. Ils devraient aller le plus possible vers des zones sûres. Avec le temps, l’idée de donner la prioritéà la sécurité va diminuer, alors il faut le faire maintenant», note-t-il, ajoutant que gouvernement devrait fournir l’assistance financière nécessaire.

6- Cancers? Quels cancers?

Les 2 millions de résidants de la préfecture de Fukushima feront l’objet d’une étude échelonnée sur 30 ans menée par la Fukushima Medical University.

Or, aussi incroyable que cela puisse paraître, des experts croient qu’on ne saura sans doute jamais si les retombées radioactives de Fukushima ont causé des cancers. Pourquoi? Parce que la maladie est si courante dans la population générale que les cas de cancers causés par les retombées seraient «noyés» dans les statistiques.

Environ 40% des citoyens des pays industrialisés seront un jour frappés par un cancer au cours de leur vie.

7- Des agriculteurs résistent

À 14 kilomètres de la centrale Fukushima Daiichi, près de la ville évacuée de Namie, des agriculteurs continuent de venir nourrir leurs animaux. Yukio Yamamoto, 69 ans, a dit au Guardian faire six heures de route pour aller donner à manger à ses 36 vaches. Le gouvernement a comme politique d’abattre les animaux situés dans la zone d’exclusion. Des agriculteurs refusent. «C’est une chose que je ne peux pas permettre, a dit M. Yamamoto. Je ne pourrais jamais tuer ces vaches. Elles sont comme des membres de ma famille.»

8- Décontamination

Le gouvernement japonais a comme politique de décontaminer les endroits ayant une radioactivité annuelle d’un millisivert ou plus, ce qui représente 3% de la surface du Japon, ou 11 600 kilomètres carrés. Le gouvernement japonais a alloué 1,5 trillion de yens (12,81 milliards de dollars) à cette fin. Pour parvenir à la décontamination, des travailleurs doivent retirer 5 centimètres de terre, et ce, sur l’ensemble du territoire affecté.

9- Les écolos adoptent Fukushima

De nombreux militants environnementalistes voient la ville de Fukushima comme un point de départ pour lancer une «révolution verte» au Japon. L’automne dernier, le milliardaire de la Silicon Valley Elon Musk s’est rendu à Fukushima, où il a offert un système de génération d’électricité solaire à la Ville. La banque Softbank veut aussi investir des millions dans l’énergie renouvelable à Fukushima. L’agriculture est désormais interdite dans la région, et des projets d’agriculture de haute technologie voient le jour, notamment une «usine de plantes», qui donne du travail aux habitants, tout en mettant de l’avant la culture biologique, une nouveauté au Japon.

10- La leçon

Un an plus tard, les experts peuvent dire avec certitude que le Japon n’était pas prêt à faire face au tsunami et à une crise nucléaire. Des manquements ont été observés avant, pendant et après la tragédie de Fukushima.

«L’idée de mettre à jour la centrale était tabou, écrit Koichi Kitazawa, chercheur et auteur du rapport de la Rebuild Japan Initiative Foundation, qui fait le point sur la tragédie. Nous sommes simplement chanceux que le Japon ait réussi à éviter le scénario catastrophe. Rien ne garantit que la chance soit de notre côté la prochaine fois.»

***

Les résultats de la catastrophe en chiffres

8% 160 000 habitants, ou 8% de la population de la préfecture du Fukushima sont toujours évacués.

132 km2 C’est la taille du territoire autour de la centrale de Fukushima qui constitue aujourd’hui une zone interdite.

14 mois Le nombre de mois que les parents de la préfecture de Fukushima devront attendre avant de savoir si leurs enfants sont affectés par la radiation. Le Comité des Nations unies sur les effets de la radiation atomique (UNSCEAR) mène présentement une étude, dont les résultats seront connus en mai 2013.

52 réacteurs C’est le nombre de réacteurs nucléaires commerciaux au Japon (sur 54) qui sont actuellement en refroidissement. Le gouvernement veut faire redémarrer les centrales, mais doit avoir l’aval de chaque communauté concernée pour pouvoir le faire. Les Japonais conservent mieux l’énergie et ont augmenté leur utilisation du gaz naturel.

***

«Notre inquiétude principale concerne les radiations et la nourriture» – Junko Kamada, éducatrice à la garderie Sakuragi Hanazono dans la ville de Tagajo, située à 100 kilomètres de la centrale de Fukushima Dai-ichi, interviewée par Bloomberg News.

«Jusqu’ici, il y a eu plus de discussions sur les changements que de changements réels.» – Richard Samuels, directeur du Centre d’études internationales au Massachusetts Institute of Technology, au sujet de l’évolution du nucléaire au Japon, un an après Fukushima.

La Presse.ca

Au moins ce triste anniversaire permettra de reparler de Fukushima dans les médias. Et pour une fois c’est une description assez honnête de l’état de la situation là-bas.

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