La grande illusion des « révolutions » arabes

8 décembre 2012 Posté par benji sous complots et théoriesGéopolitiqueManipulation,Réflexion

Voici l’article partiellement rapporté ici puisqu’il est relativement long, mais bien fouillé et documenté. Allez, un peu d’info comme on aime! 

« Il est possible tromper une partie du peuple tout le temps ou tout le peuple une partie du temps, mais il est impossible de tromper tout le peuple tout le temps ». Abraham Lincoln

Depuis le milieu de l’hiver 2011, en Afrique du Nord puis au Proche et Moyen-Orient, des mouvements de contestation populaire ont pris forme, incarnant les aspirations démocratiques et le ras-le-bol des citoyens à l’égard des régimes tyranniques, corrompus et népotiques qui les gouvernaient. Ils sont parvenus à provoquer leur chute, mettant fin à des situations qui n’étaient plus acceptables au XXIe siècle.

Telle apparaît la merveilleuse épopée du « printemps » arabe et de ses « révolutions » aux yeux de la majorité de l’opinion publique internationale. Toutefois, derrière ce conte au dénouement heureux, avec ses héros et ses martyrs, se cache une réalité bien différente, que seuls quelques uns ont perçu – parfois assez tôt – et ont eu le courage de dénoncer.

En effet, l’histoire du « printemps » arabe relève d’un storytelling remarquable. Sa trame, comme le choix et la mise en valeur des principaux acteurs, sont dignes des meilleurs scénaristes et réalisateurs d’Hollywood. Les talentueux instigateurs de ces événements ont servi aux populations locales, comme aux observateurs étrangers, un show monumental qui les a tenus en haleine pendant de longs mois, dans lequel les rebondissements semblaient être le fait de la Providence et dont l’issue est apparemment heureuse… tout au moins jusqu’à aujourd’hui.

Tout cela n’est en réalité, qu’un montage, conçu par quelques machiavéliques Spin Doctors. Et la majorité des figurants ont participé à leur insu à cette mise en scène sans même s’apercevoir qu’ils étaient les premiers manipulés : le « public cible » de cette farce était aussi bien dans la rue que devant les écrans de télévision. Cette opération a réussi au-delà des espérances de ses concepteurs : les manifestants, crédules, sont convaincus d’avoir été les auteurs des faits et les maîtres de leur destin, alors même que celui-ci a été décidé par d’autres. L’illusion est donc totale.

Plus de dix-huit mois après que se soit levé le vent de révolte qui a balayé le monde arabo-musulman, il est possible de discerner plus distinctement le fil des événements, les acteurs, scénaristes, réalisateurs et producteurs de cette fiction à laquelle beaucoup ont cru, et beaucoup croient encore.

L’analyse approfondie des événements permet de dégager quatre éléments qui rendent possible la compréhension de la réalité du phénomène derrière la vision fabriquée qui nous en a été donnée :

– l’existence d’un malaise sociétal réel mais instrumentalisé,

– des révolutions pilotées et mises en scènes par l’étranger afin de promouvoir des intérêts nationaux,

– la mise en oeuvre de techniques éprouvées de manipulation des foules et de déstabilisation des régimes,

– des conséquences néfastes dont les effets commencent à apparaître.

En fait, ces événements sont de véritables révolutions de dupes ou, mieux encore, selon les mots de Mezri Haddad, « une imposture ». Mieux vaut alors se limiter à parler de « printemps » arabe plutôt que de « révolutions », ce qui n’enlève rien aux frustrations fondées des populations et à l’énergie de la contestation.

 

Un malaise sociétal réel mais instrumentalisé

Comme dans toute bonne intoxication, il existe un fait de départ réel, indéniable, sur lequel va se fonder le « montage » : celui de l’insatisfaction profonde des populations face à la lenteur des évolutions démocratiques des régimes autoritaires, corrompus et clientélistes, leur aspiration à plus de liberté et leurs frustrations face aux difficultés économiques. Toutefois, ce phénomène ne date pas de 2011.

Au cours des deux dernières décennies, des contestations populaires ou étudiantes ont régulièrement éclaté dans les pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient, mais elles ont été chaque fois réprimées par l’armée et la police ; et les médias internationaux n’en parlaient quasiment jamais.

La Tunisie était régulièrement agitée de mouvements protestataires depuis plusieurs années : « Des révoltes ont eu lieu dans les régions paupérisées du bassin minier de Gafsa, dans le centre-ouest, dès 2008 ; à Ben Guerdane, dans le sud-est, en 2009 ; dans la région agricole de Sidi Bouzid en décembre 2010 ; ainsi qu’à Kasserine dans le centre-ouest du pays[1] ». Ces mouvements, d’une ampleur et d’une durée inédites, étaient sans précédent sous le régime autoritaire de Ben Ali. Ils avaient pour moteur la dénonciation de la corruption et du chômage. Rappelons que, depuis plusieurs années, c’était la funeste Leila Trabelsi qui dirigeait le pays. Ben Ali, malade d’un cancer, n’exerçait plus guère le pouvoir et n’avait préparé aucun successeur. La rapacité de la famille Trabelsi était sans limite et devenait insupportable aussi bien pour les élites politiques[2] et économiques du pays – nombre d’entrepreneurs devaient « céder » des parts entières de leur businesspour ne pas être inquiétés – que pour le peuple, confronté à des difficultés économiques croissantes. Cependant, les actions de contestation étaient peu structurées, en décalage avec les partis d’opposition et la centrale syndicale[3] , laquelle restait proche du pouvoir[4]. Toutefois, si le pays traversait des difficultés économiques, il était loin de connaître une situation aussi catastrophique que celle que les médias ont parfois décrite : il disposait de l’une des meilleures situations socio-économiques d’Afrique du Nord.

En Égypte, les problèmes économiques et sociaux étaient bien plus critiques qu’en Tunisie. Au cours des années 1990 et 2000, les ajustements macroéconomiques ont provoqué de multiples grèves et manifestations, mais celles-ci ont été peu médiatisées hors du pays[5]. En particulier, lors de la relance des privatisations en 2004, l’Égypte a connu un épisode contestataire marqué qui a pris la forme d’un véritable mouvement social. Les revendications les plus fréquentes concernaient la corruption de la famille Moubarak et son appropriation des richesses nationales. Puis le pays a assisté, en 2008, à une première convergence entre ouvriers et jeunes générations éduquées dans les usines textiles de Mahala el-Kobra – dans le delta du Nil -, donnant naissance à deux syndicats indépendants rassemblant 70 000 affiliés[6]. Une nouvelle fois, cette vague de protestation ne sut pas s’organiser efficacement et fut durement réprimée[7].

Ainsi, avant 2011, dans les deux pays , « les mobilisations restaient locales, sectorielles, éclatées et le pouvoir répondait en utilisant la répression ou en faisant quelques concessions, obtenant un épuisement dans le temps de ces mouvements disparates[8] ».

Les événements de l’hiver et du printemps 2011 s’inscrivent dans la continuité de ces troubles, mais la nouveauté est la surprenante capacité de coordination qu’ont manifesté les mouvements de contestation, regroupant de nombreuses classes de la population qui n’avaient jamais auparavant agi de concert, voire jamais protesté. Les manifestations de 2011 ont mobilisé des masses incomparablement supérieures aux années précédentes et ont été remarquablement organisées.

Ce qui a également changé en 2011, c’est que, pour la première fois, en Tunisie comme en Egypte, l’armée s’est désolidarisée de la police et s’est refusée à réprimer les soulèvements. Dès lors la montée en puissance des mouvements populaires a pu s’opérer, attirant l’attention de la presse internationale.

Il est important de noter, que dans ces deux pays, dans la semaine précédant les événements, les plus hauts représentants des armées se sont rendus à Washington pour obtenir le feu vert des Etats-Unis en vue du reversement des dirigeants en place. En effet, dans les deux pays, les militaires ne supportaient plus la prédation des clans au pouvoir. Elle pesait sur l’ensemble de l’économie, en Tunisie, avec la famille Trabelsi ; et en Egypte, le clan Moubarak détournait à des fins personnelles une part grandissante de l’aide américaine destinée au budget de la défense. Les dirigeants militaires ont alors décidé d’agir. Mais, comme le Pentagone assure l’essentiel du financement de ces deux armées, ils ne pouvaient entreprendre cette action sans le feu vert de la première puissance mondiale. Ainsi, ces « révolutions » arabes, se révèlent n’être en réalité que des coups d’Etat militaires discrets, dissimulés derrière une révolte populaire largement canalisée.

En Egypte, l’armée a parfaitement encadré le mouvement. Tous les événements sont restés concentrés sur et autour de la place Tahir, sous les yeux des caméras du monde entier. Aucun véritable débordement n’a été constaté. Dans ce pays où existent un fort courant islamiste et un net sentiment anti-israélien, le fait qu’aucun slogan contre l’Etat hébreu ne soit apparu pendant les manifestations de la place Tahir est bien l’indice qu’il s’agit d’une « révolution » sérieusement encadrée. Un mouvement véritablement spontané n’aurait pas manqué de dénoncer les accords de Camp David et de se précipiter afin d’« ouvrir » la frontière de Gaza.

A noter que là où l’armée est restée fidèle au régime, la « révolution » pacifique a été vouée à l’échec. Ce fut le cas au Bahrein – où la monarchie a fait appel aux militaires qui ont ouvert le feu sur les manifestants[9] -, au Yémen et en Syrie. Ce fut également le cas en Libye, où le mouvement s’est très vite transformé en rébellion armée.

A la différence de la situation tunisienne et égyptienne, il n’y avait aucun problème socio-économique en Libye : l’économie était plutôt dynamique et la population bénéficiait d’une redistribution – certes inégalitaire mais réelle – d’une partie des recettes pétrolières. Le pays accueillait d’ailleurs plus de 3,5 millions de travailleurs étrangers pour contribuer à son développement. Certes, nul ne nie la nature hautement critiquable de la dictature imposée, depuis 1969, par Muammar Kadhafi à ses concitoyens. Face à une telle situation, rien n’est plus légitime que l’aspiration à plus de liberté et de démocratie. Pourtant, le ferment de la révolte est ailleurs : les tribus de l’Est du pays, en Cyrénaïque, ont toujours été réfractaires au pouvoir de Tripoli depuis 40 ans et des révoltes – ou des tentatives de coup d’Etat – ont régulièrement eu lieu contre Kadhafi. Ainsi, l’étude des faits conduit à affirmer que les causes de la « révolution » libyenne ne sont pas plus la volonté d’instaurer la démocratie que de résoudre des difficultés économiques, inexistantes. Il s’agit d’un soulèvement armé de la partie orientale du pays, dans un esprit de revanche et de dissidence. Certes, en 2011, le soulèvement des tribus de l’Est s’est effectué conjointement avec l’action des Libyens de la diaspora – membres de la dynamique démocratique soutenue par Washington et les ONG dites « des droits de l’Homme » -, dans le contexte du printemps arabe – dont elle ne relève cependant pas -, ce qui a considérablement facilité le soutien international aux insurgés.

            En Syrie, l’insurrection est loin d’avoir été générale. Si une partie des élites du pays, souvent laïques et gagnées aux idées et démocratiques, s’opposait depuis longtemps au gouvernement, elle ne demandait pas une révolution mais des réformes. Surtout, elle rejetait totalement l’évolution chaotique des autres « printemps » arabes sous l’influence des courants islamistes radicaux et d’acteurs étrangers. Les minorités, particulièrement nombreuses en Syrie, craignaient l’arrivée au pouvoir des islamistes et restaient fidèles au régime[10], comme la bourgeoisie sunnite des grandes villes et l’armée. Si le régime de Bachar al-Assad ne répondait pas aux normes des démocraties occidentales, il était loin d’être le dictateur tyrannique décrit par nos médias et s’était même essayé – certes pendant un temps seulement – à une tentative de libéralisation. La « révolution » à laquelle le pays assiste depuis près de 18 mois puise bien davantage ses racines dans l’action orchestrée, depuis l’étranger, par les Frères musulmans et leur Conseil national syrien (CNS) – qui ne cesse de se discréditer – que dans les initiatives d’une opposition intérieure plus portée à l’action non violente qu’au terrorisme urbain.

Ainsi, l’étude approfondie des événements, de leur déroulement et de leur issue, conduit à dire que, dans aucun de ces pays, il n’est approprié de parler de « révolution ». L’Iran – en 1979 – et l’URSS – en 1991 – ont connu de vraies révolutions. Tout y a changé : les hommes, les institutions, les rapports internes, les relations internationales, etc. Le destin de ces pays en a été bouleversé. Rien de tel dans les événements du « printemps arabe » de 2011.

En Egypte, la nouvelle équipe qui a pris le relais de Moubarak, au printemps 2011, comprenait le chef d’état-major de l’armée ainsi que l’ancien chef des services de renseignement. Il n’y a donc eu aucun renouvellement immédiat de la classe dirigeante[11]. A peine installés aux affaires, cette « nouvelle équipe» – c’est-à-dire le Conseil supérieur des forces armées (CSFA) – a immédiatement réaffirmé sa volonté de respecter les engagements internationaux pris auparavant, y compris les accords de Camp David auxquels est pourtant hostile une large frange de la population égyptienne. C’est heureux, mais ce n’est donc rien d’autre qu’un changement dans la continuité, le « nouveau régime » donnant immédiatement des garanties à ses « sponsors » internationaux.

Ainsi, ces « révolutions » arabes se résument, pour certains pays, à un renouvellement des classes dirigeantes, lesquelles ont, avec l’accord de Washington, organisé des coups d’Etat « en douceur », profitant d’une vague de contestation populaire qu’elles ont laissé se développer et qu’elles ont intelligemment exploitée. Même si la rue a été en partie à l’origine du mouvement, les insurrections tunisienne et égyptienne ne sont que des pseudo révolutions qui ont été particulièrement bien encadrées. Pour d’autres, il s’agit d’un renversement des régimes en place par la force, avec un soutien massif et déterminant de l’étranger, dans lequel les « autochtones » n’ont joué qu’un rôle secondaire (Libye et Syrie).

Des révolutions impulsées et mises en scène par l’étranger

Nous sommes, comme tous les observateurs, convaincus de la réalité des frustrations populaires, de la réelle aspiration des individus à plus de liberté, de leur exaspération face aux abus du pouvoir et de leur volonté d’y mettre un terme.

Mais si ces facteurs et la neutralité – pleine d’arrières-pensées – de l’armée peuvent expliquer l’éclosion et le succès des mouvements protestataires, l’enchaînement des « révolutions » qui a secoué le monde arabe, leur « spontanéité », leur concomitance et le soutien immédiat et sans faille d’Etats étrangers posent question. Car le film des évènements dans les différents pays offre tous les signes d’une opération planifiée et coordonnée, dans laquelle les influences extérieures semblent déterminantes.

En effet, depuis le milieu des années 2000, observant la répétition des mouvements de contestation, des experts étrangers ont su percevoir les insatisfactions et les attentes des populations. Ils ont compris qu’ils pouvaient les exploiter à leur profit, en manipulant les foules, en leur donnant l’impression qu’elles conduisaient une « révolution », alors que leurs frustrations étaient seulement utilisées et catalysées pour parvenir à d’autres objectifs. Les événements auxquels nous avons assisté étaient ainsi en préparation depuis plusieurs années, bien que leur déclenchement n’ait pas été précisément planifié.

Trois types d’acteurs extérieurs ont joué un rôle majeur dans le démarrage, la conduite et le succès de ces « révolutions » : les Etats-Unis, les monarchies du Golfe et les Européens. Si les deux premiers ont conduit une véritable stratégie en cette occasion, les derniers n’ont été que des suiveurs, sans toujours discerner qu’ils étaient eux-mêmes utilisés par les premiers.

La stratégie américaine

Depuis la fin de la Guerre froide, les éléments qui fondent la stratégie de Washington en Afrique du Nord et au Proche et Moyen-Orient sont traditionnellement au nombre de quatre : contrôler les ressources pétrolières ; garantir ses débouchés commerciaux dans la région ; assurer la sécurité d’Israel ; et renverser le régime iranien, islamiste, terroriste et proliférant. La « guerre globale contre le terrorisme », décrétée par George W. Bush, en est le cinquième, et le plus récent.

Après les attentats de septembre 2001, constatant, à leur grande surprise la haine qu’une grande partie des populations arabo-musulmanes leur vouaient, les Etats-Unis ont essayé de comprendre les racines de cette détestation. Parmi les éléments forts qui furent mis en lumière à l’occasion de diverses études réalisées, deux ressortaient particulièrement : le soutien indéfectible à l’Etat d’Israel ; l’appui aux régimes arabes, corrompus et tyranniques afin d’empêcher l’accès au pouvoir de courants islamistes.

S’il n’était pas question que les Etats-Unis transigent sur le premier, la Maison-Blanche décida de reconsidérer sa position quant au second, surtout si cela devait ralentir la vague de terrorisme contre ses intérêts et ses ressortissants. Washington n’allait donc plus s’opposer à l’accès au pouvoir d’islamistes et allait même les aider à renverser les régimes corrompus et népotiques sous lesquels vivaient l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, mais selon ses conditions et son calendrier. Ceux-ci étaient simples :

– pas question de toucher à Israel, ni aux monarchies pétrolières du Golfe, qui assurent l’essentiel de l’approvisionnement énergétique américain, dans la suite des accords du Quincy de 1945. Par contre, le renversement des autres régimes pouvait être réalisé ;

– en contrepartie du soutien des Etats-Unis, les régimes islamistes devaient s’engager à renoncer au terrorisme, reconnaître l’Etat d’Israel, s’insérer dans l’économie libérale mondialisée et favoriser les entreprises américaines sur les marchés locaux.

Ainsi, la nouvelle position de Washington se résumait à l’analyse suivante : « si les Arabes sont assez stupides pour vouloir vivre sous des régimes islamiques, eh bien, aidons les à le faire si cela favorise notre sécurité et notre business ». En clair, et avec un très net mépris : « A eux la charia, à nous le pétrole ! ».

Une autre condition souhaitée par Washington était celle du maintien du rôle des militaires dans les sociétés arabes. Depuis plusieurs années, les Etats-Unis encouragent et appuient les armées d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient pour qu’elles évoluent vers un rôle « à la turque », c’est-à-dire qu’elles n’occupent pas le pouvoir – sauf cas de force majeure – mais qu’elles soient les garantes de la stabilité dans leur pays contre l’islamisme, qu’elles contribuent à la stabilité régionale et qu’elles ne manifestent pas d’hostilité réelle à l’égard d’Israel.

L’intérêt de cette stratégie s’est trouvé renforcé en raison de la crise économique de la fin des années 2000, car il était essentiel pour Washington de relancer à tout prix la croissance de son économie et de réduire la compétitivité de ses concurrents, principalement européens. De plus, le contrôle des ressources pétrolières du Moyen-Orient – et des Etats de la région – est devenu une nécessité absolue dans la rivalité stratégique qui s’affirme chaque jour davantage avec la Chine, afin de freiner le développement de son économie, grande consommatrice d’hydrocarbures, et de son appareil militaro-industriel.

Ainsi, cette stratégie a été mise en œuvre en Afrique du Nord, du Maroc à l’Egypte, mais aussi au Yémen, foyer terroriste indéniable, et en Syrie, Etat opposé à Washington, allié de l’Iran et abritant une importante base navale russe.

En revanche, notons qu’à Bahreïn et en Arabie saoudite, pays qui disposent d’immenses réserves pétrolières, qui abritent d’importantes installations militaires américaines et dont les gouvernements sont les obligés de Washington, les émeutes ont été durement réprimées sans que les médias occidentaux s’en émeuvent. Le printemps arabe n’a pas eu lieu pour les chiites en révolte contre les autorités. Avec l’accord de Washington, Ryad a accédé à la demande de l’émir de Bahrein et a envoyé plusieurs milliers d’hommes réprimer la contestation, sans que personne – et surtout pas Al-Jazeera dont le siège est pourtant situé au Qatar voisin –n’y trouve rien à redire.

Les objectifs des Etats du Golfe

D’autres acteurs que les Etats-Unis avaient intérêt au renversement des régimes en place et à leur remplacement par des gouvernements islamistes ou pro-islamistes : les monarchies pétrolières du Golfe, au premier rang desquelles l’Arabie saoudite, le Qatar et dans une moindre mesure, les Emirats arabes unis.

Malgré la rivalité qui les oppose – essentiellement due à l’orgueil et à l’égo de leurs dirigeants respectifs – Ryad et Doha partagent des intérêts similaires :

– répandre le wahhabisme partout dans le monde arabo-musulman, cette forme de l’islam sunnite radical et intolérant qu’ils ont adoptée. Rappelons que ces Etats ont longtemps été – non officiellement évidemment – des soutiens de poids pour Al-Qaïda ;

– fédérer un front sunnite afin de faire face à l’Iran et à ses ambitions « expansionnistes » – en Irak et dans le Golfe principalement – comme à la menace proliférante qu’il représente ;

– se maintenir au pouvoir à tout prix et assurer leur sécurité  ce dont ils sont, seuls, absolument incapables – grâce au soutien des Etats-Unis, auxquels des concessions doivent donc être consenties.

Accessoirement, les chefs de ces Etats souhaitaient également régler quelques comptes personnels avec les autres dirigeants des régimes ciblés, notamment Muammar Kadhafi, lequel, dans sa folie, dénonçait régulièrement – et souvent avec justesse – les travers de ces monarchies pétrolières.

 

 

Le rôle confus des Européens

En revanche, les acteurs européens n’avaient ni stratégie ni intérêt particulier à soutenir les « révolutions » arabes. Certes, nos sociétés démocratiques sont naturellement favorables au renversement de la tyrannie partout où cela est possible et bénéfique pour les peuples, mais cela ne représentait, pour nos Etats, aucun enjeu stratégique.

Tout conduit à croire que les Européens, France et Royaume-uni en tête, se sont comportés comme des « idiots utiles » dans cette affaire, soit qu’ils n’aient pas perçu les stratégies des Etats-Unis et des pays du Golfe, soit qu’ils aient aveuglément obtempéré aux demandes de Washington et de l’OTAN, soit encore – et c’est bien pire et infiniment plus stupide – qu’ils aient cru pouvoir jouer un rôle et devancer Washington. C’est évidemment le cas de la France du président Sarkozy, lequel a fait preuve de beaucoup d’énergie sans s’apercevoir qu’il n’en faisait que davantage le jeu des autres acteurs. Ce qui peut sembler acceptable de Londres, traditionnellement allié indéfectible de Washington, ne l’est pas de Paris. D’ailleurs, si aujourd’hui la coopération tripartite franco-américano-britannique semble si bonne, en Syrie après la Libye, c’est simplement parce que Paris a totalement adopté les vues de ses partenaires anglo-américains. L’Allemagne, à travers son engagement dans la crise syrienne, semble suivre le même néfaste chemin, alors que Berlin s’était fort intelligemment abstenu sur le dossier libyen, tout comme l’avait fait Rome, plus mesuré sur ces dossiers.

La mise en oeuvre de méthodes éprouvées de déstabilisation et de manipulation

Comme les peuples arabes ne semblaient pas capables de renverser, seuls, les régimes despotiques qu’ils souhaitaient mettre à bas, les Etats-Unis leur ont apporté l’aide nécessaire, ce qui leur a permis, par ailleurs, de mieux orienter et contrôler la dynamique.

Ces soulèvements ont été minutieusement préparés car l’expérience avait montré que l’énergie des contestations spontanées des années précédentes ne suffisait pas et qu’une ingénierie professionnelle était nécessaire. C’est la raison pour laquelle il est possible de retrouver, derrière ces événements, une stratégie, des acteurs, des méthodes et des slogans comparables à ceux qui furent employés en Serbie, en Ukraine et en Géorgie, afin de renverser les régimes autoritaires demeurés les alliés de Moscou : développement d’un mouvement citoyen, action non violente, rôle essentiel des ONG et de la presse, pressions politiques, etc. Toutes les techniques utilisées dans le cadre du printemps arabes sont issues de l’expérience des révolutions « de couleur » ayant eu lieu en ex-Yougoslavie et en Europe de l’Est.

Les relais (médias internationaux, internet et réseaux sociaux), largement contrôlés par les instigateurs des révoltes arabes, allaient permettre de donner aux mouvements tout le retentissement nécessaire. Le contexte étant par ailleurs favorable, les peuples d’Afrique du Nord et du Proche et Moyen-Orient allaient s’engouffrer dans la voie qui avait été tracée, à leur insu et, comme les faits commencent à le démontrer, souvent à leur détriment.

Il importe de mettre en lumière cette stratégie en en décomposant le processus et les étapes, car de très nombreux observateurs et acteurs ne les ont pas perçus.

Mise en place du contexte et création des conditions favorables

Il n’est guère difficile de retrouver les traces de la préparation du « printemps » arabe. Le plus souvent, celles-ci sont à peine dissimulées. L’action s’est organisée à travers trois modalités qui ont rendu possible le déclenchement d’une dynamique « irrésistible » : la sélection et la formation des leaders de la contestation ; la mise en réseau des activistes et le soutien aux mouvements « pro-démocratie » – deux actions dans lesquelles les ONG dites des « droits de l’Homme » et les fondations d’outre-Atlantique ont jouté un rôle essentiel  ; enfin, l’exploitation des « révélations » de Wikileaks ont été le facteur qui a conduit la population à basculer définitivement dans le camp de la contestation.

– La sélection et la formation des leaders de la contestation

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, afin d’assurer leur influence, les Américains soutiennent dans le monde entier des programmes destinés aux futures élites[12]. Cette méthode s’intitule Empowerment : elle consiste à identifier, approcher, former et soutenir des individus qui joueront, à plus ou moins long terme, un rôle majeur dans leur propre pays, afin de promouvoir les intérêts politiques ou économiques des Etats-Unis. Bien que nous soyons là clairement dans le registre de l’influence, il ne s’agit pas toutefois d’action clandestine. Ce n’est pas la CIA qui en a la charge, mais les départements d’Etat, du Commerce, les universités, certaines associations professionnelles, des fondations, etc. Ces programmes sont élaborés de manière très professionnelle, les individus sélectionnés sont étroitement suivis et « entretenus » par une action régulière, ce qui permet à Washington de disposer de relais de qualité dans les pays et les sociétés ciblés.

A partir du milieu des années 2000, les « recrutements » se sont multipliés dans les pays d’Afrique du Nord et du Proche et Moyen-Orient, qui sont devenus des cibles importantes pour les Américains dans le cadre de la recomposition du monde arabe soutenue par Washington. Une des meilleures illustrations en est la Middle East Partnership Initiative qui recrute des étudiants maghrébins déjà diplômés[13].

Mais cette démarche ne concerne pas seulement les pays émergents. Dans son livre récent, Claude Revel, éminente spécialiste des stratégies d’influence, rappelle que la presse française a révélé en 2011 l’extraordinaire action de « fourmi » menée par les spécialistes de l’ambassade américaine à Paris pour identifier, dans nos banlieues, les « jeunes issus de l’immigration », puis inviter les meilleurs d’entre eux aux États-Unis[14].

Dans le cadre de la préparation du printemps arabe, la formation a pris un caractère très opérationnel, grâce à l’action d’ONG spécialisées. Ainsi, les cadres du « Mouvement du 6 avril », qui a permis de chasser du pouvoir Hosni Moubarak, ont été formés à ce qu’il convient d’appeler « la révolution non violente » à l’occasion de séminaires organisés en Serbie par l’ONG CANVAS (Center for Applied Non Violent Action and Strategies[15]).

CANVAS n’est autre qu’une émanation du mouvement serbe Otpor (« Résistance »), organisation qui a joué un rôle majeur dans la chute de Slobodan Milosevic, avec le soutien des Etats-Unis. Après le renversement du régime serbe, Otpor est devenu le principal centre de formation mondial pour l’action non-violente. Dès lors, on retrouve la trace des « consultants » de CANVAS dans la « révolution des roses » en Géorgie et durant la « révolution orange » en Ukraine.

A partir de janvier 2011, le logo de CANVAS est brandi par les étudiants égyptiens du Mouvement du 6 avril qui manifestent dans les rues du Caire. Mohamed Adel, « célèbre » blogueur égyptien un temps incarcéré pour délit d’opinion, reconnaît avoir effectué un stage auprès de cette organisation durant l’été 2009.

Comme le rappelle Bernard Owen, en introduction du remarquable ouvrage collectif qu’il a dirigé, La Société civile, un cheval de Troie ?, « depuis les années soixante-dix, tout a été prévu jusqu’aux détails. La formation internationale de nos activistes comprend ce qu’il faut dire, et les attitudes qu’il faut avoir devant les étrangers qui viennent leur rendre visite. La naïveté de certains de leurs visiteurs, qu’ils soient intellectuels ou politiques, laisse rêveur[16] ». En réalité, il s’agit bien davantage de formatage des esprits[17] que de formation.

– La mise en réseau des activistes et le soutien aux mouvements « pro-démocratie »

Dès 2007-2008, des conférences organisées sous l’égide d’ONG américaines, comme Freedom House ou l’InternationalRepublican Institute et de CANVAS, et où étaient présents la plupart des blogueurs et des leaders d’opinions du futur printemps arabe, ont instillé le germe de la démocratie dans les sociétés d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

Par exemple, en 2008, s’est tenue au Maroc une importante réunion organisée par le département d’Etat américain en présence d’Hillary Clinton. Y furent invités de nombreux représentants des mouvements des droits de l’homme des pays du Maghreb, de Libye et d’Egypte. Parmi eux figuraient de nombreux leaders de la future contestation égyptienne, mais aussi Ali Zeidan, qui deviendra le représentant du Conseil national de transition libyen (CNT) en Europe, puis, en octobre 2012, le Premier ministre de Libye.

De même, toujours en 2008, les Américains ouvraient, au sein de leur ambassade de Tunis, un bureau pour recevoir les Tunisiens de la « société civile ». La tradition diplomatique veut qu’une légation n’entretienne pas de liens directs et publics avec la population du pays d’accueil. Mais Washington s’affranchit de ses règles, sans déclencher d’action des autorités de Tunis.

Puis, comme le rappelle Sami Ben Gharbia[18], « au cours de son discours « Remarques sur la liberté d’internet[19] » du 21 janvier 2010, la secrétaire d’État Hillary Clinton a élevé la liberté de l’Internet au rang de priorité de politique étrangère de la nouvelle administration Obama. Deux mois avant ce discours, en novembre 2009, Mme Clinton a annoncé le lancement de l’« Initiative société civile 2.0[20] » qui aidera les organisations indépendantes à travers le monde à utiliser la technologie numérique, attribuant 5 millions de dollars de subventions à des programmes pilotes au Moyen-Orient et en Afrique du Nord qui permettront d’accroître les nouveaux médias et les capacités de mise en réseau des organisations de la société civile[21] ».

Parallèlement, une initiative intitulée « Réseau des blogueurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord » a été lancée par le National Democratic Institute for International Affairs (NDIA), basé à Washington, en septembre 2010, à l’occasion de la conférence Internet Liberty 2010 organisée par Google et la Central European University à Budapest. Il convient de préciser que le NDIA est une « filiale » duNational Democratic Institute (NDI), un Think Tank proche du Parti démocrate – bien que se déclarant « non partisan » – créé par le gouvernement américain avec le support du National Endowment for Democracy, « pour relier les dons destinés à la mise en place de la démocratie dans les pays en développement[22] ».

Ainsi, grâce à une stratégie très élaborée et à une planification sans faille, une véritable infrastructure de soutien aux « révolutions » a été mise en place afin de permettre le succès des mouvements de l’hiver et du printemps 2011. Il ne manquait plus que le « facteur déclenchant », chargé de mettre le feu aux poudres.

– Wikileaks : vraies révélations ou fausses fuites ?

Comme Claude Revel le rappelle dans son excellent livre La France, un pays sous influences[23], la révélation de documents diplomatiques américains par Wikileaks – un an avant les événements -, a bénéficié à cette stratégie. On est en droit de s’interroger si elle n’en faisait pas directement partie, les « fuites » n’auraient alors été qu’une « préparation du terrain ».

C’est ce que semble confirmer Julian Assange, fondateur et dirigeant de Wikileaks, dans une interview au journal Libération, le 16 avril 2011 : « Tout cela n’est pas parti tout seul, il fallait un déclencheur, qui fut la publication par WikiLeaks de câbles diplomatiques sur ces pays. Ils ont été repris par des journaux locaux, en arabe, comme Al-Akbar au Liban, ou par des clones de WikiLeaks, comme TunisiaLeaks, en Tunisie. (…) (Ces câbles) ne faisaient pas que décrire la corruption du régime de Ben Ali, ils mettaient aussi en évidence son extrême fragilité : clairement, (…) on comprenait que s’il y avait un conflit entre le régime de Ben Ali et l’armée, les États-Unis ne le soutiendraient pas nécessairement. Cela a envoyé un signal fort aux activistes en Tunisie, mais aussi à l’armée, aux partisans de Ben Ali et aux régions voisines».

Ainsi, la révélation par le site d’informations confidentielles issues des télégrammes diplomatiques américains a « empêché » les États-Unis de continuer à soutenir publiquement des dictateurs que les messages de leurs propres ambassadeurs mettaient en cause[24]. « La publication après traduction par des opposants tunisiens en arabe et français sur le site nawaat.org des télégrammes diplomatiques américains publié par Wikileaks, en particulier ceux qui décrivaient le régime de Ben Ali comme une véritable mafia, ont pesé dans les mobilisations : des diplomates étrangers (certes dans des télégrammes non destinés à être publiés) corroboraient ce que les Tunisiens disaient en privé et vivaient dans leur quotidien. Dans l’effondrement du mur de la peur, ce facteur a été important[25] ».

Dès lors selon Julian Assange, « Le Moyen-Orient était comme du bois prêt à flamber[26] » et l’incendie n’allait pas tarder à prendre.

 

Les modalités du passage à l’action : la manipulation des foules et de l’opinion internationale

Pour les instigateurs du printemps arabe, la création des conditions favorables ne suffisait pas. Il était indispensable de s’assurer que les mouvements parviennent aux résultats qui étaient recherchés. D’où la mise en œuvre de techniques de manipulation et de déstabilisation ayant pour but de leur garantir le succès.

– La tactique payante des actions civiles non violentes

Comme l’explique Bernard Owen, la nouvelle stratégie employée a été celle de l’« action non violente », également dénommée « action spontanée», alors même qu’elle est savamment et puissamment orchestrée et qu’elle bénéficie de fonds considérables venant de l’étranger, sans que l’on puisse en contrôler le niveau ou le cheminement exact[27].

Ce phénomène a été particulièrement étudié par le sociologue Jean Baechler, membre de l’Académie des sciences morales et politiques : la « Défense par actions civiles » (DAC) « est l’invention de son thuriféraire, un certain Gene Sharp, fondateur d’une Albert Einstein Institution et auteur de nombreux ouvrages. Le propos de la DAC se résume en quelques mots. Elle se fait fort de déjouer les usurpations internes à une politie et de défaire des agressions et des occupations venues de l’extérieur, en recourant à un ensemble de stratégies et de tactiques non violentes: la désobéissance délibérée aux lois, l’arrêt systématique des activités économiques, le refus par l’administration de se plier aux directives, les réticences puis la mutinerie des soldats et des policiers. Le lien de la DAC avec la démocratie est explicite, car la stratégie doit servir avant tout sa défense, soit en la sauvant, là où elle existe mais se trouve menacée, soit en la promouvant, là où elle n’existe pas encore[28] ».

Source: afrique-asie.fr

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Un commentaire pour La grande illusion des « révolutions » arabes

  1. pierre dit :

    un haut dignitaire américain, certainement faisant parti des illuminati, avait dit dans un interview, il y a quelques mois, que l’amérique s’occupait actuellement des pays arabes, au niveau création de chaos, avant de s’attaquer à la France, et autres pays autour de la méditerranée….si le monde entier pouvait se réveiller…..grande illusion

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